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Kingston duo
J'ai atteint Kingston ,mais j'y ai galéré aussi. Quelque chose a fait que je ne pouvais pas embarquer si facilement.

D'abord j'y ai passé la nuit sur un banc, ou alors une partie de nuit car cette ambiance de zone portuaire était particulièrement glauque et flippante. Imaginez une nana de dix-huit ans à peine qui traîne là... Heureusement que j'ai ma bonne étoile, et puis ça n'était pas vraiment un hasard que je sois coincée là, non, vraiment pas.

Je me souviens des lueurs bizarres dans les yeux des mecs à la petite station service où j'ai bu mon café du matin dans un infect gobelet en carton. C'était le matin alors déjà le spectre de l'agression obscure se dissipait mais il me fallait absolument embarquer!

Le jour s'est levé, revigorant, émeraude à refléter la mer. Mais la mer se dérobait, comme s'il avait fallu escalader la forêt de grues qui se penchait sur elle.

J'ai attendu qu'ouvrent les bureaux de P&O , en traînant dans ces faubourgs ouvriers , déprimants, entrant dans des magasins de babioles guère plus dignes que la Foir'fouille, ressortant.

Il y avait un bateau à onze heures, sur lequel je comptais peu, puis un à quinze, que j'espérais. Mais la nana qui se trouvait là, et qui vraiment parlait l'anglais à peine mieux que moi ne voulait rien savoir, c'était un tarif jeune réduit grâce au groupe, il me fallait reprendre le bateau avec le groupe, ou repayer un billet plein pot ce qui m'aurait condamnée à rester en carafe à Rotterdam .

Mais le spectre d'une nouvelle nuit dans les docks se reformait.

On me congédia, on me dit d'attendre, je revins. Il y avait quelque espoir pour le ferry de vingt heures quinze. Sinon, je paierais.

Le soleil d'après-midi tapait maintenant sur la mer d'huile, et je crevais la dalle. Je m'asseyais face au bateau en partance , à même le bitume, tâchant de retrouver quelques miettes de scottish butter dans mon sac à dos. On croisait de jeunes gens, des groupes désorganisés qui partaient là eux aussi pour des heures d'attente avant la mer.

Une nana brune à locks, avec une robe à carreaux noirs et rouge, jolie, impatiente, savamment piercée. Son grand mec bouclé promenait un chien dont l'embarquement devait poser lui aussi problème tant les britanniques sont draconiens avec la sécurité sanitaire.

La faim et la chaleur me brouillaient un peu la vue. Je me concentrais sur les gens. Ceux qui étaient pour quelques heures en rade. J'avais peur mais j'étais heureuse d'avoir ces heures pour me consacrer à le faire.

Après cette première année de psychanalyse, je n'avais pas accordé beaucoup de temps à l'observation des autres. Les regarder dans cette zone de transit, où le désoeuvrement vous fait découvrir l'infinie décomposition des gestes quotidiens me plaisait, m'occupait, calmait mon angoisse. J'aimais voir arriver de nouvelles personnes détailler leurs mouvements, ceux qui s'étiraient, se grattaient la nuque, portaient invariablement leur regard vers l'horizon.

Moi j'en avais déjà un peu soupé de l'horizon que j'angoissais périodiquement de ne pouvoir prendre, alors je portais mon regard dans la direction opposée, vers le parking, et la ville poussiéreuse, et la route du nord.

Et c'est peut-être vers dix-sept heures, un dix-sept heures très chaud et étouffant dans ses gazs d'échappements, ses fumées,ses sirènes que j'eus une vision pleine d'espoir qui ne me quittera jamais plus. Une longue silhouette qui a trébuché sur un bout de trottoir et manqué de se rétamer formidablement sur le macadam. Une silhouette qui portait un gros sac mou et une guitare dans le dos.

J'étais tellement habituée aux espoirs déçus que je me suis mise aussitôt à pleurer. J'ai pelotonné mes genoux mais je gardais les yeux rasants au-dessus des bras.

Pourtant, il se rapprochait, et pourtant c'était bien lui. Mais il ne me verrait pas, enfin c'est ce que je pensais.
Tag(s) : #Trip

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