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scène02

 

Alban était très ouvert lui aussi, doué d’une infaillible bonne humeur qui le rendait encore plus populaire ; Jeff était intelligemment irrévérencieux, Alb tout simplement joyeux ; Jeff marchait les poings dans les poches, voûté, le sourire très rare ; Alb insultait comme il congratulait : avec toujours la même chaleur, celle qui pouvait présager du meilleur comme du pire.

 

«  T’as engagé le petit bouffon dans ta troupe, Soso ?
- Oui, et on jouera notre spectacle à la fin du mois de juin…
- Alors là j’y serai, tu peux me croire ; on y sera tous et on va chauffer la salle…. »

 

Ce n’était pas vraiment pour me rassurer. Quand il entreprenait quelque chose, même de bon enfant avec toute sa bande, Alb me faisait penser à ces mexicains dans Lucky Luke, au sourire blanc et bardés de cartouchières des pieds à la tête; « On va s’amouser, amigo !!! » ; nul ne savait à quel moment la fête allait tourner à la guérilla générale…

 

 Sans trop le dire pourtant, Alb avait de la fierté pour ce petit frère dont les songeries lui échappaient. Un peu de tristesse prémonitoire, aussi ; quoiqu’il ferait leurs destinées étaient vouées à se séparer ; ils s’aimaient de cette affection fraternelle et indestructible mais ils étaient si différents l’un de l’autre !

 

Jeff avait déjà largement fait ses preuves comme fouteur de merde à l’école et au collège lorsque je l’ai trouvé ce soir-là, assis sur un capot de vieille Mercedes à fumer au vu et au su de tout le monde. Ce qu’il faisait là, et quel orage l’avait encore poussé hors de chez lui étaient des questions tout à fait secondaires ; il m’a suffi de le voir lever la tête dans ma direction et sourire juste un tout petit peu d’un seul côté ; sa spécialité quand il préparait un coup ;  pour comprendre que j’avais ma carte à jouer dans un moment de sa vie.

 

« C’est l’heure des répettes ?
-Des exercices plutôt. On n’a pas encore de vrai projet…
-Ca m’irait bien… Tu m’adoptes ? »

 

Je ne me le suis pas fait dire deux fois, et même j’ai souvent conçu une peur panique qu’il me lâche pendant ces deux ans. Non pas qu’il nous lâche, mais qu’il me lâche. Je le prenais en charge avec la plus grande joie du monde, mais du même coup j’entrais dans une forme de dépendance émotionnelle énorme ; celle sans doute qui prend les missionnaires quand ils s’attachent malgré l’invariabilité de leur générosité et de leur foi à l’âme la plus épineuse. Non, je n’exagère pas ; mon bonheur a souvent pu dépendre à cette époque-là de sa réussite sur scène. Et je crois qu’il l’a senti, qu’il ne voulait surtout pas me décevoir.

 

La première fois, le groupe l’a vu arriver avec surprise. Seul Allan était sincèrement content, je crois ; les autres devaient flairer une sorte de danger. J’attribuais cette méfiance aux préjugés idiots qui avaient cours sur sa famille, son frère et lui; préjugés que tout de même ils alimentaient par une attitude souvent provocatrice. En réalité, on pouvait craindre la présence de Jeff uniquement pour elle-même, tant elle savait devenir envahissante en très peu de temps.

Après une série de déplacements et de travaux en binômes pour composer des attitudes, je terminais les séances par des improvisations plus libres et souvent très dépouillées en contraintes. Il s’agissait simplement là de s’asseoir côte à côte sur une chaise, sans trop se regarder, et de maintenir la conversation et l’auditoire le plus longtemps possible.

Tag(s) : #Midnight Parlor

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