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jamie_bell.jpgEt soudain, il repensa à une chanson que lui avait fait connaître son prof d’anglais au lycée, un trentenaire homo ; une chanson singulière…

 

And if a double decker bus
Crashes into us

To die by your side

Is such a heavenly way to die…

 

Fluides, jubilatoires, les paroles affluaient à nouveau dans sa bouche et il faisait jaillir à voix basse,  contre le verre épais, des auréoles de brume satinée.

 

A l’approche de la station fatidique, le miracle referma son livre et doucement se tourna pour le ranger, puis il se leva, souple, élastique, et jeta nonchalamment son baluchon de sport sur l’épaule avant de marcher tranquillement vers la portière.

Il bondit à son tour comme un diable à travers la foule ; poussant, renversant, heurtant, cognant, ayant toutes les peines à se frayer un passage vers la sortie . Sur le quai, il rajusta ses lunettes et se mit à courir.

Arrivé aux portes coulissantes, il était hors d’haleine, mais tenait sa récompense. Son ange montait vers la surface, avec ce port félin et athlétique de toute sa silhouette. A nouveau, il était paralysé d’admiration. Le suivre, se mouvoir, comment ?

C’était indispensable pour pouvoir le regarder encore, mais il était en pleine confusion.  Jamais il ne s’était rendu compte à quel point ses mouvements à lui étaient saccadés, et maladroits en comparaison. 

 

Mais qu’importait… Le perdre de vue c’était tout perdre, c’était renoncer à la bouffée d’idéal que, ce soir, le monde lui avait soufflé en pleine figure. En marchant dans ses pas, en suivant le balancement langoureux de ses hanches sous son tee-shirt blanc, il se pinçait cruellement la peau du bras pour s’assurer, une fois encore, qu’Il était  bien réel. Que ce n’était pas un fantôme vaporeux né de l’ivresse du hammam ou des transports sans véritable objet qu’il endurait depuis plusieurs mois.

 

Il devait paraître complètement abruti à sourire ainsi dans le crépuscule, au milieu de cette rue pleine de monde devant la gare, à absorber de ses grands yeux écarquillés tous les gestes divins de cet être qu’il ne pouvait plus abandonner. 

Se sentait-il suivi , ce prodige vivant et inestimable, ce trésor sensuel tout fait pour l’empoignade, et pour l’amour …

 

Metro.jpgPar deux fois, déjà, il l’avait vu tourner vivement la tête sur les côtés ; comme un fauve sur ses gardes . Mais il ne raisonnait plus vraiment, il avait laissé deux corps s’interposer entre eux mais il continuait à le pister, opiniâtre.

 

Cependant, des rues perpendiculaires se déversaient encore des groupes de personnes, comme si par un sort ironique tous s’étaient donné rendez-vous juste à cet endroit et à ce moment-là, pour qu’il le perde dans la foule.

 

Pourtant le garçon avait ralenti le pas, oui  par un de ces mystères essentiels qui font de la vie un influx, une décharge électrique, il s’était arrêté, à quelques pas et regardait en arrière, et le regardait, lui, sans aucun doute possible. Et quel regard ! Quels yeux clairs, aveuglants, quels cils ondoyants et interminables…

 

C’était plein de questions, d’étonnement et d’attente ; jamais, jamais on ne l'avait regardé  comme ça. Pendant une fraction de seconde, il se sentit pétrifié jusqu’à la moelle des os, il eut l’impression que c’en était fait de lui, que jamais plus il ne pourrait proférer un seul son, exhaler un seul souffle, que la foudre l’avait atteint en pleine extase.

 

Et lorsqu’il sentit à nouveau sa poitrine se soulever, et cette petite boule de salive descendre difficilement le long de sa gorge, l’inconnu si désirable cligna des yeux, esquissa un sourire puis tourna les talons.

 

Egaré, haletant, il le laissa s’éloigner. Il venait au monde, pour la seconde fois...

Tag(s) : #coming-out

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