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En souvenir d'une belle rédac, Lille 2002; et en regardant aussi quelques images de Roxane Mesquida (il me semble qu'il y a quelques temps , Monsieur le Tambour Major avait fait un article sur Rubber!)

 

roxane-mesquida.jpgJean –Luc Grenier, professeur de Lettres, se désespérait devant le tas de copies qui, au bout de la table, refusait obstinément de diminuer.

Quatre heures déjà qu’il planchait dans cette salle de classe avec le bourdonnement opiniâtre de trois grosses mouches vertes.

Trois copies pliées bien serrées dans le sens de la longueur auraient parfaitement pu donner, là, contre le mur, le coup de grâce à ces horripilantes motardes !

 

Mais Jean-Luc doutait un peu de l’humour qu’auraient les collègues, pour la plupart inconnus qui l’environnaient dans la salle.

 

L’après-midi touchait à sa fin et chacun soupirait. Les tas de feuilles restaient hauts sur les tables, on devrait sûrement revenir le lendemain pour en venir à bout. Et décidément, Jean-Luc était cet après-midi là d’une inefficacité crasse ! Un café, une copie, un pipi, une copie, une cigarette… Il faut dire qu’il n’y mettait pas beaucoup de bonne volonté, s’y prenait mollement, au feeling, sans trop de méthode. Les dictées avaient été vite expédiées, quoique souvent catastrophiques. Pour les questions et la réécriture, c’était plus fastidieux. Il fallait grapiller les quarts de point et surtout accoutumer l’œil au prisme déformant d’une orthographe plus que phonétique. Quant aux rédactions, elles étaient sur le fond assez monotones ; mais c’était somme toute ce qu’il préférait lire, sauf…

 

« Sirano tu vois a 1 gran né mes ilé tré janti… »

 

«  Et puis meeeerde… » pensait-il en renvoyant d’un revers de main rageur la copie affublée d’un 2/15 déjà généreux…

Le geste dépité n’échappa pas à l’une de ses compagnes de misère qui corrigeait à côté de la fenêtre. Elle se leva alors et passa ostensiblement à côté de son bureau.

«  Jean-Luc ; je vais m’en griller une. Tu viens avec moi ?

-         Ouais, ouais, j’arrive, j’expédie encore une rédac. Ce sera pas long. Je te rejoins. »

 

roxane-mesquida02.jpgLucile… Jean-Luc la regarda s’éloigner, fine et souple dans son slim rouge. Il n’avait pas eu sa mutation cette année ; elle non plus. Elle pourrait être un agréable petit lot de consolation.

Se concentrer, bon dieu…Ah, qu’il n’avait pas envie de continuer !

Bon, une grosse écriture de fille.. « Il manque plus que les soucoupes volantes sur les « i » ! » rit-il en lui-même…

 

«  Madame,

 

Si dans cette lettre ce soir je viens à vous, ce n’est pas pour moi-m^me, non. Jamais je n’ai osé écrire à une femme pour lui ouvrir mon cœur. C’est pour mon ami le plus cher que j’affronte ce soir cette feuille blanche ; il est bien plus facile de se battre à l’épée ! »

Allez… au moins il l’appelle « Madame » et pas « Roxy », et il la vouvoie. Attendons la suite…

 

«  J’en viens au fait, Madame, pour vous parler de cet ami ; de votre cousin Cyrano de Bergerac ; pour vous dire que ce soir j’ai appris son secret, sa douleur.


Roxane, il se meurt pour vous ; un amour secret, désespéré le brûle, le déchire et il tremble de vous l’avouer. D’ailleurs si je n’étais pas là, jamais vous ne le sauriez et je vous écris sans son accord.

Avez-vous remarqué qu’à chaque fois qu’il se trouve en votre présence, il accomplit les exploits les plus fous ; qu’il se bat, fait des vers, qu’il se couvre de gloire ?

Vous lui avez, souvent, dit votre estime et votre admiration. Avez-vous remarqué comme alors il rougit, comme il baisse le nez ; lui qui n’a peur de rien ni de personne ?

Mais il est seul, Roxane, seul et dans la tourmente. Il vous adore à l’égal du soleil, il épie le moindre de vos mouvements, il connaît par cœur toutes les robes que vous portez, sait lorsque vous changez de coiffure. Et dans le même temps ; il se déteste, il se déteste tant qu’il aimerait disparaître au monde.

Savez-vous pourquoi ? C’est à cause de son nez qu’il tient pour une difformité monstrueuse et qui ; selon lui, lui interdit à tout jamais d’aimer, et d’être aimé.


xroxane-mesquida04.jpgEt maintenant Roxane, vous qui êtes si belle, mais aussi si délicate, si fine, pensez-vous que cela soit juste ? Ne croyez-vous pas que malgré ce défaut, ce nez, disgracieux peut-être, Cyrano mérite votre amour ?

Enfants, vous partagiez vos jeux, et vous avez ensemble construit votre idéal. Vous aimez les mêmes choses, avez en commun les mêmes révoltes, votre complicité est plus forte que les romances qui passent…

 

Vous l’avez émerveillé, mais c’est un peu lui qui vous a faite telle que vous êtes, intelligente, adorable, et pleine de clarté. Vos manières délicieuses, votre grâce céleste ne se sont pas modelées en un jour, vous lui devez beaucoup.


Alors, Roxane, acceptez de voir au-delà des apparences, et de lui ouvrir votre cœur. Acceptez-le, Roxane, avec son défaut apparent et tous ses trésors cachés ; laissez-vous surprendre, laissez-vous conquérir, laissez-vous aimer.

Et vous verrez qu’il n’y a rien de plus exquis que la passion que l’on choisit soi-même en bravant les regards moqueurs, les paroles blessantes et l’intolérance.

 

L’amour est exigeant, Roxane, mais l’amour doit être libre. Cyrano est libre. Il vous rendra heureuse.

Je suis pour toujours votre humble serviteur ; son ami, votre ami.

 

Le Bret »

Tag(s) : #coming-out

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