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«  Je te jure qu’il était , juste sous la lampe !
- Ferait beau voir qu’il se pointe maintenant, après dix jours !
- Il m’a fichu une de ces trouilles, t’aurais vu comme il est maigre … Et avec un regard de psychopathe, en plus ! Où est-ce qu’il  bien pu traîner pendant tout ce temps ?
- Moi je crois que c’est tes nerfs. Ils nous a laissés tomber et son frère avec ! J’attends qu’il ait un nouveau procès à la télé régionale et ça saurait pas tarder…
- Bon Dieu je te dis qu’il était là à l’instant ! a-t-elle chuinté en trébuchant, et la télé c’est tout c’que tu trouves à dire ?
- Qu’il se montre alors ! Jeffrey ! »

 

Il m’a appelé une fois. Une seule. Et du même ton impératif qu’avant. J’ai pas bougé un cil, j’ai même retenu ma respiration.

« Tu vois ? qu’il a fait en se détournant. T’as sûrement rêvé »

 

J’ai attendu qu’ils s’éloignent, les dents serrées. Surtout elle, qui voulait pas en démordre. Mon affaire était réglée, j’avais plus à remettre les pieds ici.

 

Libre comme l’air, ça faisait un an que je rêvais de l’être. Mais il fallait bien l’admettre, j’avais vraiment plus rien, que cette existence d’électron libre dénudé jusqu’à la moelle. L’écran de mon portable clignotait obstinément dans ma poche, et c’était Fred qui depuis trois heures appelait et textotait comme un malade. Mais pour autant, ça voulait sans doute pas dire qu’il était devenu ma famille. J’ai pensé à rejoindre le fleuve pour y balancer son machin, et moi avec.

Pas trop longtemps, quand même. J’aimais trop les petites conneries high-tech, et la vie après tout. Il fallait juste savoir ce que j’allais en faire.

 

Retourner à l’obscurité d’abord. Eviter les ombres mouvantes qui traçaient comme moi aux heures les plus sombres et que je pouvais remettre comme mes anciens camarades de jeux dangereux. Ceux-là n’avaient pas cessé de  sillonner Saint-Barge en caressant l’espoir désespéré d’un mauvais coup qui mettrait leur liberté sur le grill, mais qui leur apporterait la renommée. Moi j’avais passé le cap. Si je devais y retourner, en carluche, ce serait pour une vraie raison, une raison morale.

 

Mais ça non plus j’en avais pas franchement envie. J’aimais encore mieux être SDF qu’entre quatre murs. Et puis s’il fallait se lancer dans une brillante carrière terroriste avec Fred ; autant mûrir le projet, non ?

Les arbres étaient bien seuls à jeter une ombre sincère, j’ai suivi les chemins qui menaient au fleuve et je n’ignorais pas qu’à un moment, il y aurait à ma gauche le sentier descendant sur les berges, et à ma droite la route qui passait sous les hauts murs de chez River. C’était un endroit où l’on s’écartait du bourg, où l’on revenait en pleine nature, sans un pet d’éclairage public. C’était là qu’elle avait compté sur le noir des fourrés et du lit aquatique pour essayer de se noyer incognito.

 

Comme elle j’avais connu, et bien des fois l’absolue solitude qui toutefois ne m’avait pas donné envie de mourir. Et maintenant ? Je choisissais la droite ; pour sentir sa présence dans cette grande maison insolite et malgré l’épais silence qui régnait tout autour, dans le jardin aux arbres centenaires. A cause de la proximité du fleuve, sans doute, un brouillard très léger emplissait l’air de fines particules blanches qui donnaient à toutes les choses un grain vaporeux et une humidité pleine de frissons. Les milliers de feuilles semblaient respirer d’aise en s’étendant sur l’envergure des branches.

Tag(s) : #Un orage de goudron

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