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La ville en bas gronde, grouillante de moteurs et de lumières. Je ne sais pas, moi, où je vais. Dans un café baigné d’une clarté lunaire à l’intérieur, avec des murs gris béton et des glaces bleutées. Que des mecs qui y circulent, filiformes ; avec des visages de marbre.


Je dois paraître extrêmement hâve et défait au milieu d’eux. Sur la table devant moi, quelqu’un a perdu un cheveu, tout blond, qui repose sur la surface claire et lisse en formant un cercle parfait, vide. Comment a-t-il pu se déposer ainsi, se recourber si précisément que ses deux bouts se superposent et que le cheveu n’est plus un cheveu, mais cette ligne bien close, qui reçoit la lumière du dehors ?


Le serveur est une pure merveille de minceur et de délicatesse, comme presque tous ici. Chacun toise l’autre avec infiniment de mépris dans les yeux ; je commande un aquavit pur en méprisant moi-même ce jeu de regards. Effet Thierry. Je ne sais pas pourquoi nous ne nous sommes jamais attablés ici auparavant. Ce doit être trop gay parisien, trop caricatural. Cependant on voit, de derrière les vitres, le trottoir en bas de chez nous. J’attends. Je bois. Le serveur me réprimande d’une voix à peine audible car j’ai allumé une clope alors que je dois pas à cet endroit. Je l’écrase. Je joins les mains. J’attends.


J’ai l’impression qu’il attend avec moi. Comme il s’est mis à pleuvoir, que les phares balaient régulièrement la chaussée mouillée, que les vitres ruisselantes s’embuent ; je vois moins bien ce qui se passe en bas de chez moi, juste des silhouettes d’ombre qui glissent sur le trottoir. Ca y est, il est sorti. Avec une autre silhouette aux cheveux longs. Tous deux portent de gros sacs de voyage pleins à ras bord, et un bandonéon; ils échangent quelques mots devant la grande porte et je crois que Thierry entre à nouveau. J’ai l’impression d’entendre tomber le jeu de clés dans ma boîte aux lettres.

Ainsi, c’est avec Théolinia qu’il a décidé d’affronter la nuit ; et cette existence nouvelle. Je dois contenir mes larmes.


Il a raison. Si j’avais décidé moi aussi de me livrer à la rue après une lourde dispute, j’aurais pris contre moi un corps capiteux et mis à mal comme celui de Théolinia, j’aurais aimé trembler, en étreignant ce corps, en me demandant ce que j’allais devenir.

Encore un aquavit s’il vous plaît. J’ai presque l’impression que le serveur s’est mis à sourire. L’ombre de ses lèvres étirées ne se dissipe pas quand je le règle ; et il reste debout auprès de moi.


« Vous avez vu, lui fais-je, le cheveu blond sur la table…
- Pardonnez-moi, j’ai mal essuyé !
- Mais non, tranquillisez-vous, je ne vous fais aucun reproche. C’est simplement qu’il forme un cercle parfait… »

Va-t-il me prendre pour un abruti ? Non, il prend juste le cheveu du bout des doigts.

«  Et vous, me dit-il, vous voyez  sa couleur ? Il m’a appartenu et puis il vient de s’enfuir de ma tête pour se poser tout en rond, à portée de vos mains. Comme quoi les choses, on ne les contrôle presque jamais. Et heureusement qu’elles vont communiquer malgré nous ! »

Tag(s) : #Ma barricade

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