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Helmut-Lang02.jpgDevrais-je imputer la réaction qu'eut alors Ptolémée à cette légèreté de tempérament, ce caractère instable et parfois même infidèle que j'allais lui reprocher plus tard, dans d'autres circonstances? Loin de me faire de "cuisants" reproches, l'histoire de la cigarette le fit bien rire et il alla même plus loin.

 

Cette veste, déclara-t-il, malgré son trou imperceptible, irait tout à fait bien avec la jupe en velours bordeaux dont je venais de faire l'acquisition ; il insista pour que je la porte le soir. Après tout, lui aussi avait considérablement donné de sa personne pour que leur second hôte soit en humeur de leur faire d'aussi beaux cadeaux, il pouvait bien décider un peu de ce que ces vêtements deviendraient au retour. On lui rendrait la veste plus tard, quand elle irait mieux.

 

Alors l'infernale spirale suivit son cours, aidée par de petits verres de porto devant la glace de sa chambre. Il m'enroula les cheveux avec soin dans un de ces chignons compliqués dont il avait le secret; et au terme de ce long préparatif, veste sur les épaules, richelieux aux pieds et maquillage charbonneux paufiné, j'avais je dois le dire beaucoup d'allure et je me laissai griser par cette apparence artificielle.

 

Comme par ironie du sort, on me fit bien des compliments de cette tenue et j'eus même l'impression, au bras de Ptolémée, d'être fêtée comme celle qui avait osé fuguer à Paris avec lui. Quelque chose au fin fond de moi me reprochait bien sûr cette usurpation indélicate; mais j'avais surtout envie de profiter d'un moment et d'un statut que je n'avais pas trop souvent l'occasion de jouir.

 

Hélas ou fort heureusement, la situation se rééquilibra bien vite, et ce fut encore une braise, mais bien plus saisissante cette fois-ci qui m'atteignit au coeur. Elle ne devait pas venir, m'avait affirmé Ptolémée; il faudrait qu'elle digère les mesquineries que sa famille lui avait infligées, et cette même famille devait maintenant exercer sur elle une surveillance rapprochée... Foin de tout cela. Ca n'allait pas empêcher une combattante comme elle d'apparaître dans l'entrée du café où notre soirée commençait.

 

Inutile, je crois de vous décrire par quelles nausées et par quelles couleurs j'ai pu passer en la voyant. Je crois bien avoir observé les mêmes, quelques instants sur son visage. Mais malgré la fatigue, une mise sans calcul en jean fatigué et imper grisâtre; le cheveu ébouriffé sur le côté gauche de la tête, et toute la pâleur que faisait soudain ressortir ma trahison, elle gardait cette beauté essentielle, cette expression gracieuse du visage en dépit du choc, cette allure altière malgré ses habits chiffonnés.

 

Je pouvais me parer de toutes les vestes Helmut Lang du monde, passer des heures devant une glace au maquillage, à la coiffure, avec en plus l'aide d'un expert, je n'aurais pas cette élégance instinctive et mûre; celle qui, même sur un jean usé jusqu'à la corde, donnerait à cette veste un tomber et une tournure incomparable. Il fallait la restituer à sa maîtresse.

 

Alors, dès qu'elle se fut assise avec nous, je le fis. Malgré mon haut à manches courtes pour finir la nuit, je la lui tendis; avec les yeux tellement brouillés que je ne me rendis pas compte, tout d'abord, que les siens étaient pleins de larmes.

 

Ce qui me revient aujourd'hui, en particulier lorsque m'étreint le sentiment de la solitude et de l'incompréhension autour, c'est la chaleur vivante de ses bras en cet instant, et le parfum magique de sa chevelure sur les revers de velours.

Tag(s) : #Leur fugue et moi

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