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Quel gamin j’ai été, moi ? Un turbulent bagarreur, qui se souciait surtout de lui-même ; avec sa couronne de carton pour une fève soudoyée à la cantine, et sur le dos le manteau rouge de la petite Diane.

Prière de ne pas se foutre du nouveau Prince intronisé par la Cour d’Ecole, il sait déchausser les quenottes de lait sans l’aide de la souris. Il vous toise les plus grands sans crainte, il n’a pas peur des bleus et des entailles ; il ne connaît d’autre autorité que son inspiration du moment ; il marche entouré du préau à la grille, et de la grille au préau.

 

Rien n’échappe à son œil de conquérant et ce n’est pas une petite miette de popularité qu’il guigne avec ses poings serrés autour d’un gros bâton. Il vous faudra en passer par l’octroi de son estime si vous voulez avoir votre minuscule place en ces lieux.

 

Mais aujourd’hui il marche encore, et il a pris un sacré coup dans son piédestal. Tombé de plus que sa hauteur, son pas est resté vif malgré tout, il ressort de la ville en longeant le fleuve et suit longtemps la départementale qui le ramène chez lui, jusqu’à la nuit noire.

 

Les eaux se sont séparées, et après avoir avancé dans les espaces vides où brûlaient des feux clandestins, j’ai touché la grande Rivière qui vient mourir sur la route du château. Des kilomètres encore, et l’ancestrale bâtisse s’est découpée sur un ciel plein d’étoiles et d’un bleu si profond qu’il avait la pesanteur de l’onde.

 

Longtemps ce château était apparuVayres.jpg dans mes rêves, sa terrasse aux contreforts plongeant dans un jardin à la française. Il m’est arrivé en vrai de me faufiler entre les buis taillés et de goûter des nuits comme celle-là ; m’imaginant que ce domaine était mien, que j’y étais bien à l’abri du monde. Mais c’était la saison idéale pour peupler les extérieurs, le vent nocturne et léger m’amenait des bruits de fourchette et des brassées de rires insouciants. Moi j’avais les pieds en sang, pourtant  je n’aurais pas troqué mon trajet interminable contre leur luxueuse inconscience, car rien ne me retenait ; ni la rumeur euphorique de cette fête étrangère, ni la douleur de ces bulles de chair qui crevaient sous mes pas.

 

J’avais un rêve, sans doute, bien plus précieux à poursuivre.

 

Mais j’allais où ? Bien sûr je reconnaissais tout de ce putain de bled qui m’avait vu grandir et qui m’avait condamné. En enfilant la rue où j’avais habité près de vingt ans à présent, je sentais retomber sur moi le poids du découragement perpétuel. Ma maison, encore allumée avec trois bagnoles garées devant et des voix pleines d’alcool. Celle de mon père, qui m’a pris aux tripes dès que je l’ai entendue. Il ne nous attendait pas le moins du monde, peut-être aurait-il eu tort de le faire ; mais j’étais écoeuré par tout le bruit de cette joie mauvaise, le son éraillé de la télé à plein tube. Aucun signe de maman qui aurait dû être rentrée.

 

Maintenant que j’étais « arrivé », mes ampoules à vif rendaient un mal qui m’irradiait jusqu’aux gencives, et j’étais moulu de courbatures. Allais-je seulement oser me présenter à la porte ?

 

Je me suis assis sur le trottoir d’en face, pour tenter de distinguer qui se démenait dans cette foutue baraque, et si je reconnaîtrais des silhouettes familières. Il y avait bien une chevelure de femme sous les rideaux enfumés de la cuisine, brune apparemment, rien à voir avec maman. Comme si, hormis les éclats de voix paternels et la crasse qui semblait s’amonceler sur les vitres, les traces du passé, celles que nous avions faites Alb et moi disparaissaient peu à peu en notre longue absence. Avec une sorte de colère rentrée, celle que j’affichais en revenant chaque soir après le collège, je me suis mis à fixer la fenêtre de la cuisine, et le bout de crâne brun qui se penchait là-bas sur l’évier.

 

Je pense lui être apparu, livide comme au temps de ma première adolescence et plus encore, comme un spectre aux yeux vides dans la lumière grésillante du lampadaire de rue avec la même lippe dégoûtée de tout qu’alors. C’est pour ça, j’en suis sûr qu’elle a lâché son assiette. J’ai bondi me planquer derrière une haie qui m’avait dissimulé de nombreuses fois auparavant ; par bonheur elle était toujours là, et plus touffue avec le temps et la saison.

 

C’était ma tante, du côté daron, et je l’ai entendue cracher ses clopes sur la chaussée avec lui à côté.

Tag(s) : #Un orage de goudron

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