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orageJe ne le voulais pas, mais c’est moi qui ai été obligée de descendre Jeffrey dans le bureau de la principale adjointe. Il a fallu braver le soulèvement de la classe, et les cris de protestation. Ca me fichait mal à l’aise parce qu’il est comme mon petit frère ; d’ailleurs mon vrai frère Allan lui aussi fulminait avec les autres et je lui ai fait signe de se rasseoir.

J’avais peur de passer pour la traîtresse de service mais Jeff m’a balancé un clin d’œil en pliant méthodiquement ses affaires puis il m’a suivie sans faire d’histoires, le sac jeté sur l’épaule. Bon courage, la prof.

 

Et maintenant il se tenait debout à côté de moi, en attendant que l’adjointe lève le nez de son ordi. Le cuir zippé jusqu’au menton, et des pics acérés dans ses cheveux cuivrés, car on ne plaisante pas un seul instant avec la coiffure, dans cette bande.

 

En cinquième déjà, Jeff et Allan se coiffaient à la mode « oignon », enfin c’est moi qui disais ça parce qu’ils portaient fièrement leur petite houppette sur le crâne, et qu’on les voyait ainsi sortir du bus, le soir, en bouquets rigolards. Un temps béni.

 

Cette année serait la dernière pour eux au collège, mais on craignait tous que Jeff ne la fasse pas jusqu’au bout, depuis quelques temps ça ne lui suffisait plus d’être insupportable en cours, il se faisait remarquer sans honte et éclaboussait tout de sa morgue insolente, sans avoir le moins du monde l’impression d’être dans un bolide qui fonçait à cinq cents à l’heure en plein mur. Si nous avions même su à l’époque jusqu’où il irait !

 

«  Qu’est-ce qui t’amène encore, Jeffrey ?
- Mais j’en sais rien, moi, j’étais en train de bosser…
- Tu devrais savoir, depuis le temps, que ce n’est pas en anglais qu’on termine sa rédaction.
- En anglais ou ailleurs… quand c’est pour l’heure d’après ! Mais c’est la prof qui a pété son câble. Elle m’a bien dit, il y a une semaine « du moment que tu me fous la paix, fais ce que tu veux. » J’applique, moi ! Seulement il faut tenir parole…
- Il n’y a pas de parole qui tienne ici, Jeffrey, a repris l’adjointe qui essayait de garder son calme. Il y a  un règlement ; et celui-ci n’autorise pas à faire son français en anglais !
- Je peux aussi faire mon anglais en français, ou en maths,  comme vous voulez. Du moment que c’est pas chez moi… Là, j’ai mieux à faire. Enfin, si j’ai un chez-moi. Mais bon, c’est pas raisonnable de me virer pour ça quand à côté y a bataille de cartouches pleines.
- Justement, les collègues sont nombreux à dire que lorsque tu n’es pas là, ça se déroule beaucoup mieux…
- Et j’y peux quoi, moi ? rétorque-t-il avec un feu malicieux dans les yeux. J’étais juste en train d’écrire, je vous jure, c’est à côté qu’ils dégoupillaient (et super mal, les bricoleurs !)
- Tu ne m’as pas répondu ; pourquoi est-ce que cela perturbe autant la classe quand tu es là ?
- Rien que ma présence les électrise tous… »

 

 

Ça c’était du Jeffrey dans le texte. Qu’elles vous horripilent ou vous désarment, les formules de ce branleur coupaient souvent court, pour quelques instants, à l’empoignade verbale. Il fallait résister à l’envie d’exploser, ou de rire ; quand il vous considérait ensuite d’un œil faussement torve ; jaugeant en réalité le petit effet de ses sorties.

 

«  Bon, Jeffrey, moi aussi j’ai du travail, que je m’efforce de faire en temps et en heure dans le cadre qui est fait pour ça.
- J’ voudrais surtout pas vous en empêcher…
- Alors s’il te plaît arrête cette provocation tous azimuts, je ne te renvoie pas en cours maintenant. Tâche de terminer ta rédaction dans le hall, Solenn va y jeter un œil.
- Oh, cool !
- Mais on va se revoir…
- Vous pourriez pas rester sur une note positive, des fois ? »

 

Là je me suis dit qu’il fallait vider les lieux, et vite. J’ai attrapé par l’épaule un Jeff qui rigolait et je l’ai poussé de toutes mes forces hors du bureau. La CPE et la nouvelle élève qui rentrait une pile de bouquins dans les bras ont dû nous prendre pour des tarés, et je poussais encore mais avec de plus en plus de mal.

Tag(s) : #Un orage de goudron

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