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- On peut longtemps être submergé par sa colère, Jeffrey, et trouver le moyen de la résoudre, au sens chimique du terme…
-Merci Docteur, qu’est-ce que vous pouvez en savoir, vous qui envoyez les gens en taule là où précisément ça bouillonne de colères contagieuses ? Vous faites pas partie de ces genres de famille maudites où on est incarcéré de père en fils et de frère en frère, que je sache !
- Et vous vous trompez, Jeffrey. Savez-vous que mon grand-père est passé par la Pierre-Levée ? Comme prisonnier évidemment…
- Sans blague, c’est vrai ?
- En 44 si ça vous dit quelque chose… Ses geôliers étaient de bons français mais évidemment ce n’étaient pas eux qui menaient les interrogatoires.
- Ouais, il était résistant, quoi ; mais ça c’est vachement louable par rapport à nous. Un peu comme Fred sauf qu’il a dû en voir beaucoup plus.
- Drancy, les convois de la Mort, et sa fin… Cela m’a toujours permis de garder une chose présente à l’esprit. Il y a quantité de très mauvaises raisons pour aller en prison, mais il y a pu en avoir de bonnes dans l’Histoire. C’est pourquoi toute condamnation est un acte très relatif, et surtout pas définitif.
- D’accord…mais moi je suis pas un héros, juste quelqu’un d’enragé bêtement et perpétuellement. Tout ce que vous me racontez là ne fait que me mettre hors de moi un peu plus…
- Et si vous étiez le seul, Jeffrey ! Je pense souvent à tous ces inculpés qu’on envoie à la Pierre avec les meilleures intentions du monde, dans ces murs qui suintent encore de l’effroi qu’ont connu ceux qui étaient livrés à la Gestapo. Comment peut-on s’apaiser quand on respire encore l’haleine de ces murs ? C’est exactement ce que vous disiez ; la colère juste vient alimenter une colère… non pas immorale, mais sans but. Et pourtant, on le sait tous, il n’y a pas de place ailleurs. Et même si l’on transporte le problème ailleurs dans un lieu plus neuf, elle se recrée cette rage, n’est-ce pas ? Elle vient doubler les murs et elle se mue en étouffement ; je le sais tout cela Jeffrey, je travaille depuis près de quarante ans à la lisière de ce gouffre.
- Et pourquoi vous avez pas changé de job alors ?
- En quoi aurais-je été utile si j’avais fui ? J’ai toujours pensé, naïvement sans doute, que les choses évoluaient mieux de l’intérieur. J’ai tâché de voir, j’ai tâché de lire, de saisir le moment où les institutions basculaient dans la violence négligente ou gratuite. Je me suis attaché à dénoncer, par écrit, à appuyer ceux qui criaient de dégoût devant Saint-Paul,Fresnes, Fleury, la Santé, les Baumettes et des centaines d’autres laminoirs encore. Mais qui va écouter, qui va lire un vieil homme sclérosé jusqu’à l’os comme moi, Jeffrey ? Je ne peux que ruminer, et écrire encore sur ce que la Justice de ce pays « éclairé » fait de sa jeunesse. Mais on n’a aucun poids ni quand on est enfermé, ni quand on a passé trop de nuits rongé par ces démons. Il est très court, le temps où l’on peut encore se lever, brandir les poings et être suffisamment charismatique pour faire de sa lutte une euphorie collective ; pensez-y vite…
- Et River, j’en fais quoi ?
-Il faudrait savoir ... Vous venez de me dire que vous vous foutiez de son « chemin » ! Ne vous surestimez pas trop ; Prince, les filles savent très bien se relever toutes seules, surtout la mienne !
- Oh, ça me contrarie ça … derrière ces beaux discours qui auraient vite fait de me propulser en tête de gondole chez le père Fred, vous essaieriez pas de me la choucrouter, River, ni vu ni connu ?
- Je ne suis pas de taille à lutter quand elle se passionne, a-t-il rigolé ; je la connais un peu quand même. Mais il y a fort à parier qu’elle se lassera vite d’un égaré sans aucune idéologie !
- Merde, elle pourrait me voir comme ça ?
- Vous lui avez laissé une année entière pour vous imaginer telle qu’elle le désirait. Ne soyez pas trop présomptueux en prenant votre vraie place. Je le redis avec les autres ; vous en avez largement la capacité. Mais méfiez-vous plus que tout de la paresse, Jeffrey !
- Vous pourriez pas me tutoyer, des fois ? Ça commence à me stresser, toutes vos manières !
- Il faudrait que vous arriviez à me faire confiance, pour ça.
- Tout ce que je voulais, c’était le voir par terre. Parce que des années durant il m’a fait tomber de mon lit à trois quatre heures du mat et qu’il me regardait me frotter les bras, la nuque ; peiner mille morts à me relever. Il sentait pas sa force puisqu’il était plus lui-même. Mais j’aurais mieux supporté un air méchant que son air ahuri. Et je vous jure ; je voulais juste le voir par terre tandis que moi je resterais debout. Ça aurait parfaitement pu s’arrêter là… »

Tag(s) : #Un orage de goudron

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