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napoleon.jpgBaptiste était sorti au jardin alors qu'il était à peine deux heures de l'après-midi. L'air était si chaud, et le ciel si aveuglant qu'il avait l'impression de marcher, comme Angelo au début du Hussard sur le toit, dans une lumière ruisselante de cathédrale, avec le crépitement continu des feuilles et des grillons dans l'oreille, et comme un chemin de poudre sous la semelle.

 

La chaleur vous saisissait aux épaules et aux bras comme une morsure; l'été s'annonçait cruel.

"C'est le genre de temps étouffé et calme qui annonce les catastrophes, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce qui peut encore bien m'arriver?"

 

 Baptiste arrivait à la lisière juste clôturée du verger, où les deux vieux abricotiers croulaient sous leurs fruits juste formés, et frémissants de mûrir.

 

Les burlats, elles, étaient plus qu'à point, elles craquaient d'impatience sur la branche même et il suffisait de les cueillir pour qu'elles éclatent, et répandent sur la main leur sirop tiède de soleil à se damner.

Baptiste n'avait qu'à lever le bras, et à se le peindre en pourpre. Les dons de la terre le rendaient heureux.

 

Derrière la clôture par endroits infime passait un sentier crayeux bordé de noyers gigantesques. Le genre de petite voie secrète dérangée tous les siècles par un moteur. Et pourtant, il y eut là un bon nuage de poussière et le sol était si sec que Baptiste en fut comme saupoudré des pieds à la tête; avant même que le solex n'arrive à sa hauteur.Il s'essuya d'un revers de manche et cligna des yeux ; le conducteur était là, face à lui, derrière la clôture . Il avait freiné en le voyant.

 

" Monsieur le "baron" Baptiste, cinq ans plus tard?"

 

Le gamin était beau.

Gamin, parce qu'il n'avait pas plus de quinze ans , même s'il était assez grand; et beau, Baptiste n'aurait su dire exactement pourquoi,  ce genre de choses-là s'impose comme une évidence.

Il aurait pu le croiser bien ailleurs que là, au bord déserté de son jardin, à une heure où tout être raisonnable se terrait. Avec sa petite marinière déboutonnée sur l'épaule, et son bermuda de jean savamment effrangé. Des mollets vigoureux mais dont la douceur n'apprenait rien, visiblement, des abricots juste nés...

 

Il avait un petit étui de violon accroché au dos, et sur son visage hâlé que frottaient des cheveux acajous et soyeux sans coupe bien définie, un de ces sourires jeunes à la fois innocents et meurtriers.

 

" Evidemment vous ne me reconnaissez pas ...

- Mais si, mais si, répondait Baptiste dans une grande fébrilité soudaine à retrouver le nom du jeune homme; tu es bien Gildas, n'est-ce pas?"

 

A le voir soudain se rembrunir, Baptiste sentit son coeur percé. Le gamin était piqué de cette réponse spontanée, nul doute; et cette ombre d'orage passant sur son visage le rendait plus fabuleux encore. Avait-on jamais vu des yeux indigos pareils, une telle nuance de bleu, une beauté rehaussée par l'ombre même? Baptiste se sentait peut-être un peu coupable, mais subjugué par-dessus tout.

 

" Nan,M'sieur Baptiste, moi c'est Théo; mais ça ne doit plus rien vous dire..."

 

abricotier.jpg

En effet Baptiste restait sans voix;  c'était parce qu'il cherchait maintenant, désespérément à relier ce visage au souvenir que lui évoquait ce prénom.Théo, un garçon bouboule; à la fois complexé et frondeur qui faisait beaucoup rire les grands, même les adultes, et le plus souvent à ses dépens. Un môme qui tombait beaucoup, qui recevait des calottes d'un peu partout pour son impertinence ou ses propos lestes; un cousin en négatif, un faire-valoir confondant de maladresse.

 

C'était bien lui?

Mais oui, cinq ans plus tard; et à l'acmé de l'adolescence; période si périlleuse où le visage se marque de plis ingrats, ou bien alors s'exalte, et prend la belle, noble tournure dont il rêvait pendant l'enfance. Pour certains physiques , l'adolescence est un naufrage; pour d'autres, c'est le début d'une rédemption.

 

L'idéal enfantin prend corps pendant la mue, quelques mois suffisent pour que la grâce se déclare et couvre, et anime le corps tout entier.

 

Un petit miracle avait eu lieu, et Théo en prenait tout juste conscience. Comme il serait  tendre de le conforter dans ce bonheur inattendu, là, en l'aimant...  

 

" Oh si, Théo, maintenant je te vois...

- Z'êtes un rêveur, vous, pour une fois les gens se trompent pas...

- C'est ce qu'ils disent? Ils ont raison.

- Oh, ils ont toujours raison, mais on les emmerde, pas vrai? Cette raison-là est un peu tyrannique.

- Tout est bien, par bonheur, tu n's pas perdu ton tempérament.

- Et j'ai gagné quoi, d'après vous? glissa Théo avec une lueur fugace de triomphe dans les yeux, puis se ravisant: Z'êtes pas obligé de répondre..."

 

Non, on était obligé à rien; en cet instant-là. Il faisait une chaleur épouvantable; mais cette rencontre même avait changé l'épouvante en passion. Cet ange auburn sur son solex avec son violon au dos n'était  plus précisément un ange, mais un tout jeune sorcier.

 

" Il faut que je vous avoue un truc. Votre pauvre barrière, là, je l'ai passé moult fois. Ca me faisait mal au coeur de voir tous ces fruits se gâter sur l'arbre, les derniers temps. Je m'en suis mis des ventrées...

- Les abricots de la barrière sont réputés.

- Sûr, mais moi j'ai surtout un faible pour les cerises. Les burlats sont à tomber raides mais bon, il faut que je vous le dise, ce sont les coeurs de pigeon près de la maison que j'ai mangées jusqu'en rêve...

- Ce sont des napoléons, Théo, mais tu as raison, elles sont divines.

- Malgré tout, même en grimpant bien haut, on ne peut pas atteindre les plus belles; les branches sont trop fines.

- Oh si on le peut, Théo, mais de l'intérieur de la maison; du grenier si tu veux savoir. Il suffit d'ouvrir une fenêtre, et de tendre le bras. Et tu en cueilles des toutes chaudes, gonflées comme des noix; et qui sont sucrées à te donner le vertige...

- Vous savez pas? Vous êtes vraiment un grand sadique!"

Tag(s) : #Les valises de Théo

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