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" Rien de comparable avec une "carrière" de gay. Librement choisie et vécue et assumée. J'ai la plus grande considération pour ton choix, mais ça n'était pas le mien au départ. Ca l'est devenu par la force des choses.

- Ca l'est devenu?

- Par un tour de force. Là-bas, la sexualité n'est conçue que comme forme ultime de domination; exhibée, elle est forcément abus. Humiliation, même si je me suis toujours tenu à la lisière de cette perversion-là.

- Tu faisais donc partie des "bourreaux"?

- Je veux bien donner le sommeil de toutes mes nuits pour ne pas l'avoir été. Mais comme la connerie qui m'a conduit là-bas était une connerie "sentimentale", il fallait que je casse cette impression d'entrée de jeu.

- Quelle impression, Melvin? D'être un "sentimental"? J'aurais à peu près tout vécu et entendu aujourd'hui..."

 

Aussitôt, il se dresse et se rencogne dans les oreillers, les ombres de mauvaise (ou bonne) augure se remettent à défiler dans ses yeux bleus.

" Okay, okay, fous-toi de moi Renan. Mais permets-moi de croire que s'il nous est arrivé ce qui nous est arrivé aujourd'hui, c'est peut-être une aubaine pour moi. De livrer ce que je n'ai jamais livré à personne, même pas à Noëlle..."

Je décide de faire une tournée de café-topette, la nuit risque d'être longue. Mais au moins je peux me caler contre son torse et là, tu vois, je suis bien. Peut-être mieux encore qu'avec Ewald. Comme si, me remettant à quelque chose de fort et de tutélaire, il ne pouvait plus rien m'arriver. 

 

" Quand il fallait prendre l'ascendant sur un nouveau venu,fait-il en m'embrassant distraitement le front ou un plus faible, toute concession à la tendresse était immédiatement remarquée, et soupçonnée, et raillée.

- Une clope?"

Sur le mur, il ya sa silhouette, et les volutes en ombre chinoises. C'est beau. La pièce est torride en diable bien qu'on soit au mois de Février.

 

" Et d'un autre côté, il ya bien des moments où tu peux...te retrouver seul avec une personne, celle-là même que tu es censé "marquer". Alors là, comment dire, la concession prend un relief terrible, pas seulement celui d'une transgression à l'ordre très obscur bâti entre tous ces mômes réprouvés. Les sentiments, visibles une fraction de seconde, prennent dans l'urgence une force inouïe, tu ne peux pas oublier l'amour que tu as ressenti ou donné dans ces fractions de seconde là.

- Ce qui veut dire que tu as pu être amoureux, là-bas?

- Oui Renan. Ca t'étonne? Une fois, en particulier. Je peux comprendre ce qui te lie à Ewald."

 

Ces paroles sont hachées, il ne se révèle que par bribes , celles-ci sont condensées, il faut tout prendre. Peut-être trouver en soi la substance qui va les révéler, comme un bain de photographies. SEulement, je ne sais pas. S'il a vraiment le droit d'assimiler mon amour pour Ewald à une de ces espèces de fulgurance qu'il a pu ressentir en se tapant un petit délinquant qui aujourd'hui peut-être, sorti de cet enfer est un minable hétéro en survêt imbibé de bière et prêt à rempiler sur cinq ans de taule si on lui propose un coup juteux de petite frappe.

 

" Je sens que tu as des pensées méprisantes." Melvin se ravise alors avec un petit sourire d'assassin

 

" Tu sais, je devrais peut-être en parler à Ewald, plutôt qu'à toi (putain, le salaud!), il est très possible qu'il me comprenne mieux parce que ce beau petit gars-là a souffert.

- Qu'est-ce qui te fait croire que je n'ai jamais souffert?grogné-je

- Oh si, tu as souffert, Renan. Noëlle m'en a parlé quelquefois et si tu savais comme j'ai bu les paroles de Noëlle... Elle m'a bien dit que tu n'avais jamais été vraiment considéré dans ta propre famille, ni par ta mère, ni par ton père, qu'on t'avait même soupçonné d'intentions criminelles. Peut-être que la seule différence entre nous, après tout, c'est que moi j'ai été réellement condamné. Et réellement criminel...

- Les "sentiments", Melvin? Serait-ce que tu n'as pas su contenir ta fougue?

- Cela aurait été, enfin pour les co-enfermés, plus glorieux, mais enfin, les trucs qui te font condamner ne sont jamais glorieux..."

 

Un instant, j'ai peur...

" La première fois que je t'ai vu Renan, tu m'as fait penser à cet enfoiré de petit bourge, à qui j'ai démonté la gueule parce qu'après lui avoir infligé pendant des mois des coups et des sévices divers, il voulait, lors d'une fête, enfoncer sa clope allumée dans l'oreille de son berger allemand. C'est très con, hein? C'est même pas une histoire d'abus passionnel!"

Je suis scié, et en même temps, le voilà qui grandit, qui grandit dans mon âme. C'était donc ça...

L'arbre tatoué, enraciné; le taureau de combat, the wild Melvin. Tout est étonnamment cohérent...

 

" Après je me suis rendu compte que tu avais bien ta gueule à toi, mais c'était confortable de te faire ressembler à cette crevure de notable qui m'a mené au redressement (alors que j'avais fait bien d'autres conneries avant.)

Toi, tu renfermais Noëlle chez toi, comme un trésor sous haute garde; et je ne pouvais même pas la convaincre de quitter cet immeuble, et tu m'apparaissais comme la nouvelle incarnation de cette cruauté sociale et cynique, juste faite pour m'empêcher d'aimer à ma guise, et pour me regarder assister, impuissant, au saccage de ce que j'ai de plus cher..."

 

Tout en disant cela, sa main tremblante , avec hésitation me caresse. Je bondis, déidé à faire un truc pour lui, même si je sais pas trop lequel...

" Je vais t'aider, Melvin, elle n'est sûrement pas loin!"

Mais il continue à fumer, pensif, et je le crois, paisible, soulagé, heureux.

" Il nous a fallu ce soir, comme il m'a fallu là-bas des fractions de seconde, pour réaliser, en fin de compte, à quel point on se ressemble."

Tag(s) : #Renan et Ewald

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