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Ce sont les premières chaleurs de Mai.

Tu n'imagines pas Noëlle, combien j'ai versé de pleurs depuis que tu as tranché dans le vif, et que nous nous sommes séparés.

Rien n'a pu remplacer la fièvre des quelques jours que nous avons passé, confinés ensemble, dans le petit studio au-dessus de chez Renan; si je m'y suis senti inconfortable alors, c'est maintenant un inconfort pour lequel je donnerais tout l'or du monde, parce que je le partageais avec toi.

 

J'ai peut-être mon propre appartement, mon propre job (videur dans une boîte pour Luiluis; je passe des nuits folles et géniales, mais je suis devenu un oiseau noctambule et décalé le jour); ma vie diurne est vide de sens. quand je ne vais pas courir, des kilomètres, je dors et j'ai perdu mon goût pour la lecture.

 

De temps en temps, je vois Renan; et cela me fait toujours plaisir. Il m'a fait aimer une forme d'attachement humain qui m'empêche de t'être tout à fait infidèle. Mais cette vie, aussi enrichissante soit-elle, n'a pas le pouvoir de me faire surmonter ton absence. Parfois j'ai la chance de tomber sur un beau spécimen compréhensif, qui m'encourage à te rappeler, mais alors je lui parle d'Ewald. Et rien qu'à la description d'Ewald, le beau spécimen mesure la difficulté de ma tâche.

 

Cette nuit-là, en revenant du boulot, j'ai ramené un bel être tout blond avec une peau d'une douceur infinie, et de purs gémissements d'extase. J'ai pris mon temps, pour bien me consumer à l'éruption volcanique qui montait en moi et la verser consciencieusement en lui. Il a pris feu, il s'est éteint. Et voilà que ce frêle et magnifique s'est endormi comme un bébé, et que le tumulte même de la circulation qui regronde à quatre heures trente du mat ne parvient pas à entamer son sommeil d'ange.

 

Mon portable ronronne, et je sens je ne sais pourquoi qu'il faut quitter la pièce pour ne pas le gêner. Avec une pudeur tout à fait inutile et qui ne me lâche pas, j'enroule une serviette autour de ma taille et j'écoute.

Il a appelé plusieurs fois cette nuit, toutes les heures.

Would you gain the tender creature,
Softly, gently, kindly treat her:

 

Cette voix qui chante, un opéra certainement, impossible de ne pas la reconnaître, même si elle est beaucoup plus hésitante, beaucoup plus fragile que sur les enregistrements anciens, écoutés chez Renan.

Would you gain the tender creature,
Softly, gently, kindly treat her:   

 

Pourtant les accents sont les mêmes, l'émotion est intacte, et même décuplée par cette fragilité convalescente. Cette voix est partie à sa propre reconquête, elle est sur le chemin de la victoire

Suff'ring is the lover's part

 

Mon Dieu Ewald, l'opération! Ce n'est pas que j'ai oublié, au contraire j'y ai pensé sans cesse. Mais après l'esclandre de Renan, où nous sommes partis côte à côte; je ne me suis pas senti autorisé à prendre des nouvelles d'Ewald, et de sa voix. Mais j'y ai pensé, et plus que souvent...

Suff'ring is the lover's part

 

Durant le jour qui suit, la phrase entière est rechantée avec une voix toujours plus profonde, toujours plus vibrante sur mon portable. Je sais trop bien ce que tout cela, pour l'essentiel , signifie.

 

Mais en ce qui nous concerne, Ewald, que veux-tu me dire ?

 

Would you gain the tender creature,
Softly, gently, kindly treat her:
Suff'ring is the lover's part.

Suff'ring is the lover's part...

Tag(s) : #Renan et Ewald

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