Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

graff01.jpeg

 

Il y a eu un lendemain radieux, puis deux et la première semaine est passée, si incroyablement douce que je me demandais désormais si j’avais bien été incarcéré. Entre les rendez-vous chez le dentiste, le retour triomphal en amphi et l’accolade aux profs qui avaient plaidé pour moi devant les caméras de France Télévision, le rattrapage des cours pour la session de septembre, l’initiation aux échecs de ma petite frangine (elle me tannait avec ça bien avant que je sois emprisonné, je lui répondais toujours que j’avais pas le temps, et maintenant le temps s’élargissait devant moi comme un boulevard) ; c’était une vie absolument normale qui reprenait, et pendant un temps cela a été pour moi une source de bien-être énorme.

 

Mais évidemment, cela ne durerait pas. J’ai pu espérer que le retour au confort de ma vie et que la tendresse inquiète de Nolwenn éteigne le feu des révoltes qui couvait toujours en moi. La visite à notre petit local que les Forces de l’Ordre avaient sciemment saccagé après la « manifestation festive », causant des milliers d’euros de dégât en matériel sonore notamment, a ravivé les braises. Sur le moment, c’avait été juste une brimade de plus, et nous étions avant tout préoccupés par notre sort judiciaire. Mais à présent que j’avais purgé ma peine, en contemplant cette triste pièce qu’on avait pourtant essayée de remettre un peu en état pour notre sortie, tout mon être se soulevait à nouveau contre l’Autorité qui avait donné son blanc-seing à cette violence destructrice.

 

Pourtant je sentais bien qu’il n’était pas encore l’heure de ressortir les banderoles, chacun restait un peu échaudé par la manière dont ça s’était terminé la dernière fois. Il faudrait manifester les choses par un biais plus étudié ; une forme de mise en scène plus « légale » qui prendrait les gens par surprise. Oui, j’avais été l’un des plus lourdement condamnés mais un de ceux aussi qui était le plus prêt à reprendre le combat rapidement. Restait encore cette préoccupation insistante pour le sort de Jeff.

 

Il m’était venu l’idée d’aller à la rencontre de Solenn, de lui confier mes inquiétudes et de solliciter son concours pour que notre ami commun ne replonge pas. Mais comment échapper, même pour quelques heures à tous ceux qui, ayant accompagné ma sortie, soucieux de mon évolution après cette épreuve, ne me lâchaient plus d’une semelle ? A commencer par Nolwenn.


Il devenait de plus en plus primordial que je me rende à Saint-Barge, que je respire même cette atmosphère dans laquelle il avait toujours vécu ; j’avais besoin de ressentir la tension de ce lieu et peut-être alors comprendrais-je mieux ce qui l’avait précipité dans l’abîme mais aussi ce qui l’avait fait tel que son amitié m’était devenue si douloureusement nécessaire.

 

J’ai attendu encore cinq jours, bouillonnant d’impatience, puis je me suis décidé à interpeler Nolwenn.

 

«  Je dois m’absenter quelques heures ce soir, pour aller à Saint-Barge.
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire, Fred ? Tu en as déjà assez d’être tranquille ?
- Ecoute-moi, Nolwenn, j’ai plus que tout besoin que tu me comprennes. Tu sais, ce mec dont je t’ai parlé, qui était là-bas avec moi ; il faut que j’aille parler à une de ses copines.
- Il te l’a demandé ?
- Non, ai-je avoué, sinon je l’aurais fait bien plus tôt. Mais il s’agit d’une sorte de « devoir moral » que j’ai envers lui ; est-ce que tu peux concevoir ça ?
-Fred, tout ce que je sais, c’est qu’à chaque fois que tu as invoqué ce même « devoir moral » c’était pour courir à la catastrophe tout de suite après !
- Non, s’il te plaît, attends avant d’employer les grands mots. Je tiens terriblement à toi, mais je ne peux pas tout sacrifier à notre « tranquillité » parce que je ne suis pas tranquille, moi ; quand j’ai en tête le danger qu’un ami court.
- Et tu ne crois pas que tu en cours aussi un, toi ? Qui est reconnaissant pour ce que tu fais et surtout pour ce que tu laisses à vouloir vivre avant tout pour tes idéaux ? Qui est-ce que tu vas trouver là-bas ? Cette espèce de bande qui frappe tout ce qui ne lui revient pas ?
- Elle n’en fait pas partie Nolwenn, elle anime des troupes de théâtre avec des gens du village et des environs.
- Et alors ? Ca ne l’empêche sans doute pas de traîner avec tous ces mecs. Tu ne m’as pas dit qu’ils avaient été condamnés pour des actes de violence punitive complètement arbitraires ? Je peux soutenir ceux qui écopent de peines injustes à cause de leurs opinions Fred, mais pas ceux qui enfilent des poings américains juste parce qu’ils se prennent pour les maîtres !
- C’est plus compliqué que ça, Nolwenn.
- Qu’est-ce que t’en sais ? m’a-t-elle rétorqué d’une voix plus forte. Parfois les choses sont dramatiquement simples au contraire ! Quand est-ce que tu vas admettre que certaines personnes agissent en refusant catégoriquement de réfléchir ? Comment est-ce que tu peux devenir l’ami d’un type qui en a frappé un autre au ventre avec une batte de base-ball alors qu’il était presque à terre ?
- Je regrette de t’avoir parlé de tout ça, j’aurais dû le garder pour moi.
- Ah ça y est, je suppose que tu vas prendre à nouveau tes distances parce que je suis incapable de comprendre quelles sont tes motivations. Eh bien vas-y ! Va à Saint-Barge puisque t’en crèves d’envie. Mais permets-moi aussi de trouver que l’attirance que tu as pour ce mec est particulièrement malsaine ! »

Tag(s) : #Viva V.

Partager cet article

Repost 0