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Que Thierry soit rouge jusqu’aux oreilles, c’est assez habituel ; mais un gars impassible comme Gregor, ça fait vraiment bizarre. Théolinia ne semble pas affectée, d’autant que Charlotte l’a entreprise sur sa coiffure. Pour me faire pardonner je sers à boire à tout le monde.


C’est que nous sommes tous fascinés par la vie et l’audace de Thierry. Lorsqu’il a claqué la porte de chez Alex, je me suis sentie un peu coupable ; j’avais fomenté avec lui cette création de poitrine et je pensais très sincèrement que ce changement ravirait Alex. Thierry et Théolinia ont connu plusieurs jours de galère, d’hôtel miteux ; pendant lesquels il devait quand même assurer ses cours. Puis je les ai hébergés, et j’ai vu combien c’était difficile. Ils devaient garder toutes leurs affaires dans des sacs, à planquer au cas où mon père passerait, et je ne pouvais pas les garder trop longtemps, pour ne pas éveiller la méfiance des autres locataires. J’ai vu Thierry visiter les derniers appartements tout seul, parce que lorsqu’il se présentait avec Théolinia on les refusait.


Je les ai vu dissimuler, l’un et l’autre, slalomer sur des cordes raides entre les regards des bonnes gens. Après son année de stage intra-muros, Thierry a été titularisé dans un grand lycée de banlieue. Il avait de la chance, son rang de sortie ne le projetait pas trop loin de Paris, mais c’était un autre quotidien de tensions et de dissimulations à affronter ; quand au retour il fallait encore composer avec le désoeuvrement de Théolinia et voir les braves voisins faire circuler des pétitions pour les expulser tous les deux.


Mais j’ai vu aussi combattre, au milieu de toute cette adversité injuste, une idylle aussi puissante que mystérieuse. J’allais manger chez Thierry et Théolinia ; petits festins éclairés de lanternes dans le studio minuscule, il m’est arrivé de m’endormir entre eux deux lorsque j’avais trop bu, en écoutant Lady Day, avec ma conscience qui chavirait dans les voiles d’organza tendus du plafond, et parsemés d’étoiles phosphorescentes. Nous demandions à Thierry de nous lire de la poésie ; Saint-John Perse, Giacomo Leopardi, Du Bellay…ou lui-même !


La chevelure de Théolinia caressait mes joues ; elle sentait le café chocolaté, ses seins étaient tout scintillants, un être savoureux et tragique dont il était impossible de se détacher.

Tag(s) : #Ma barricade

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