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C’était mon tour de passer les grilles, quelques mois plus tard. Mais je rigolais pas, moi,  je vous assure ; et mon camarade militant pas trop non plus.

 

Je n’ai rien fait, rien d’autre que me composer toujours la même gueule d'ahuri au premier plan dans les manifs. Toujours au mauvais endroit au mauvais moment, hein ? Ou alors c’est ma tignasse flamboyante qui jouait la muleta des matraques, ou alors ce sont mes révoltes, tout simplement…

 

J’ai eu le tort de défendre les indéfendables, de compatir au sort des réprouvés, de dénoncer la justice injuste ; de vouloir un peu d’humain pour les condamnés. Et ça n’a pas changé, oh non, m’enfermer n’a fait que m’affermir. Alors qu’est-ce que sera cet enfermement pour les endurcis ?

 

Je n’ai rien fait, que de rêver à la compassion fraternelle; celle qui continue à tendre la main au-delà de tout, le plus fort. Mais je suis d’accord avec vous : ma gueule est tout sauf un étendard de respectabilité, elle ne sait pas se composer ; elle ne sait pas faire. Quand c’est trop cruel quand c’est trop dur elle se tord et s’empourpre et fulmine. Vulcain d’opérette qui ne sait pas même fondre les barreaux, que l’on voit trop, et qui prend pour tout le monde.

 

La taule, c’est déjà pas drôle quand on est coupable… Alors pour moi, alors pour nous… Boucs émissaires idéaux ; on a fait trop d’études, ou  trop dormi sur nos utopies ; on voulait tout, tout de suite, du bonheur et de la liberté ; surtout de la liberté distribuée par brassées folles dans le courant de nos luttes. Trop allumés. Parmi les millions de braises à broyer dans la machine victimaire.

 

Tout s’entrechoque en prison ; dès que vous êtes là vous comprenez qu’il n’y aura plus de bruits doux, mais sans arrêt des heurts, des résonnances, et irréguliers en plus ; pour vous empêcher même de dormir.

 

Je ne sais pas ce qu’ils ont fait ; à quoi ils ont pensé mais en moi-même maintenant je ris. Le sort est un bon plaisantin parfois car ils voulaient faire des bourreaux de mes cocellulaires. Qui latteraient copieusement la gueule de cette chose tremblante fraîchement sortie de sa fac. Je crois même qu’ils se frottaient les mains en choisissant ma place. Il veut de la jeunesse ? Il va en avoir…

 

Ils m’ont donné un frère !

 

Comment est-ce possible ? J’avais pourtant tout pour qu’il me déteste … Ils m’auraient mis avec un plus vieux, celui-ci aurait peut-être eu un peu de respect anar pour mon combat. Jeff n’en avait aucun ; la mise aux fers des individus de son espèce ne lui aurait posé, disait-il, pas de problème ; quand bien même il se prenait la même misère de promiscuité, de crasse et de vexations que nous tous et depuis presque un an, c’était une sorte de « prince des poubelles » autodidacte ; altier, cynique pour qui le détachement et la dérision étaient de secondes peaux.

 

Pourtant j’ai frémi en le voyant pour la première fois, dans ce boui-boui exigu qu’il faudrait supporter une bonne trentaine de jours avant d’être quitte. Ce n’était aucunement une force de la nature, sa pâleur avait même quelque chose d’éblouissant dans le soir glauque ; il paraissait incroyablement jeune, il l’est plus que moi. De quatre mois.

Les deux lits superposés faisaient face à la porte,. Dans celui du bas, une ombre massive sans yeux, mais assise, et regardant où ? Mon matelas, par terre ?

 

« Du nouveau « Prince Jeff», a claironné le surveillant vers le lit du haut, du politique ! »
Mais son triomphe est tombé complètement à plat, Jeff n’a même pas daigné le regarder. Ses yeux sont restés fixés sur moi, étincelants, jusqu’à ce que la porte tape ; et je ne savais toujours pas où me mettre. Alors il a prestement sauté à bas des lits et s’est avancé vers moi en rigolant.

 

« Alors c’est TOI le boss des Fous qui défoncent la ville ?  »

J’étais abasourdi mais je me suis forcé à ne pas trahir mon trouble, à ne pas reculer, si bien que j’avais ses pupilles dans les miennes et son souffle dans mon visage.

 

« On voit plus que ces putains de casseurs à la téloche ! C’est TOI le boss ? »

 

La grosse ombre était agitée de soubresauts, elle a  sorti sa tête hilare et brune. Alors je me suis décidé, ravalant ma trouille, car je savais très bien que je n’aurais aucun crédit face à ces mecs. C’est l’ampleur et le panache des conneries qui en impose, pas le combat d’idées. Face aux grandes tirades, ils restent de marbre, méprisants ; il leur faut des actions d’éclat pour être un peu conquis.

 

« T’as bien dû me voir, j’avais aucune cagoule. J’étais là, c’est tout, alors ils m’ont chopé. »

 

Sans me quitter de l’œil il s’était allumé une clope qu’il m’exhalait consciencieusement au visage tandis qu’il parlait :

« C’est un bolos, Ibra… Ils nous promettent un gros rebelle anar, et ils nous refilent ce bouffon ! T’as pris combien ?
- Un mois ferme. » que je sifflai entre mes dents.

Alors là j’ai eu l’impression de m’être transformé en un mix infâme de Paul Préboist et d’Elie Semoun. Au moins je les faisais marrer, même que le fameux « Ibra » il en pleurait ; et moi je voyais déjà ce seul mois tourner au plus gros cauchemar de ma vie, tandis que Jeff  écrasait avec application sa clope encore allumée dans mon matelas. Odeur de polyuréthane cramé.

 

Vaut mieux pas voir le nez trop fin par ici.

 

Puis il s’est mis à taper dans les murs, et j’ai eu l’impression que tout le long de la travée d’autres coups lui répondaient joyeusement.

«  ON EN A UN !!! criait-il
-Qui c’est qui gueule ? lui répondait-on
-PRINCE JEFF ! »

Aussitôt ce fut un déluge de coups, dans les murs, dans les tuyauteries, un soulèvement de cris continus que ne parvenaient à contenir ni les allées et venues des surveillants, ni les claquements impératifs de leurs tonfas sur les portes.

« Elle est mignonne ? vociférait-on pour nous.
- Qui c’est qui gueule ? demanda Jeff
- PRINCE ALBAN ! »

 

Regain de bronca. Les surveillants commençaient à menacer, sans grand succès. On n’arrête pas un bruit qui court.

 

« C’est son frère… » m’a glissé Ibrahim, alors que Jeff s’était mis à marteler les tuyaux comme un taré. Je ne sais pas pourquoi, alors que tout aurait dû me paraître au plus haut point hostile à ce moment précis, j’ai vu poindre l’humanité dans les joues soudain rouges de Jeff. Il avait un frère, et il se faisait saigner les mains à force de lui faire entendre qu’il était là. Comme il a vu que je le regardais, avec sans doute ce qui se voulait de la sympathie ; il a repris sa belle morgue et son demi-sourire inquiétant.

 

« Moi aussi je leur ai dit, au procès, que j’avais rien fait. Même que j’étais pas là…
- Mais t’y étais, en vrai ? ai-je osé, sans même chercher à savoir ce que « y » signifiait pour lui.
- Putain, oui ! » s’est-il marré en me toisant, avec dans son œil turquoise la lueur démente d’un mec qui accepte avec joie un duel à mort.

Tag(s) : #Viva V.

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