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babtounette

 

«  Faudrait éviter d’y aller, ai-je fait.Si on nous assimile à eux, nos critiques vont se frotter les mains ; et puis ça va mettre le feu aux poudres. Il y a

 

encore plein de gens dans les voitures…
- De la merde, Sol ! Je vais voir mon frère, moi !!!
- Jeff, pour une fois écoute-moi… Tu te grilles si tu fais ça, ne rentre pas dans leur jeu, reste tranquille, ne gâche pas tout !»

 

Les lumières bleues nous ont sauvés, cette fois-ci. Par bonheur, Jeff avait hésité trop longtemps. Mais il ne m’a pas pardonné d’avoir ainsi trahi Alban, en ne le rejoignant pas. Il est reparti avec Diane, car il ne voulait pas rentrer chez lui après cette soirée de fous. Et moi j’étais aussi heureuse qu’inconsciente, de le garder encore une année parmi nous.

Je n’ai voulu voir ni les nouvelles forces qui étaient à l’œuvre dans sa destinée, ni le potentiel d’égarement que cette paumée de Diane instillait en lui.

 

 

L’important, je l’avoue avec un peu de honte ; serait l’intensité du nouveau « show », un an plus tard ; car au lieu de m’inquiéter, la catastrophe évitée de peu avec Alb m’avait galvanisée. Et je n’étais pas seule car désormais tout le groupe était sous influence. Rassemblant les propositions qui m’avaient été faites, je fabriquai à Jeff le rôle d’un docteur un peu illuminé qui donnerait ses consultations en direct sur un plateau télé.

 

Son don de persuasion serait tel qu’il aurait la capacité de tout soigner ; du petit bobo mécanique jusqu’aux grandes plaies de l’âme et ainsi il se mettrait à gourouter toute l’audience jusqu’au crash final. Une manière un peu dangereuse de dénoncer les dérives de la télé-réalité, sans doute. L’argument a cependant suffi pour que la municipalité nous donne son feu vert ; et curieusement, personne ne s’est frontalement opposé au projet ; même si « l’after » du précédent spectacle avait failli tourner sérieusement au vinaigre.

 

J’avais promis de bien cadrer mes acteurs, de concevoir une mise en scène parfaitement huilée, d’écrire des répliques dont ils me promettaient de ne pas s’écarter d’une virgule… Jeff assurait qu’il ne voulait que s’améliorer ; il me jurait de se fier entièrement et uniquement à moi. C’est moi qui aurais dû anticiper sa foncière instabilité, et être plus prudente. Si je l’avais pu malgré tout, car en plus des tumultes que traversaient leur famille ; la plupart allaient sur leurs quatorze ans, cet âge où les voix adultes deviennent si infimes, où les parents tombent totalement de leur piédestal, où il devient presque impossible d’être contrôlé.

 

Ils venaient pourtant répéter le mardi et le vendredi soir avec une régularité d’horloge, étonnante. Avec une journée complète de cours dans les pieds, il arrivait que Jeff tienne à peine debout. Que se passait-il donc chez lui ? On avait tenté d’envoyer Alban en apprentissage mais il avait tout envoyé péter et il végétait chez lui ou avec ses amis à s’imbiber de bière et de DVDs plus ou moins recommandables.

 

«  Je suis tellement bien quand je suis là ! » me disait-il en pointant la scène d’un doigt tremblant. «  C’est encore mieux qu’avec une meuf ; je ne suis plus du tout moi… »

 

Alors devais-je vraiment tout réfréner de leurs envies ? Lui s’exprimait clairement, mais ce qu’il disait là s’appliquait à tant d’autres qui traversaient leur propre crise… Fallait-il indéfiniment les censurer et les empêcher de sublimer leurs angoisses juste pour une raison de convenance scénique, ou « d’esthétique » ? Je n’étais pas un grand metteur en scène de ville, juste en contrat déterminé avec une collectivité territoriale, ce qui me suffisait à peine pour vivre ; et je devais avant tout prendre soin des mômes qui m’étaient confiés. Mais comme Sa Majesté Clystère, je présumais un peu trop de mes « pouvoirs curatifs »…

Tag(s) : #Midnight Parlor

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