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La pianiste et son visiteur
Sixtine et moi sommes rentrées en Terminale à l'automne 88. On sentait bien que c'était une année scolaire cruciale où il allait se passer de grandes choses.

C'était comme si tout autour frémissait d'impatience, comme si tout ce monde vibrait de turbulences, comme si c'était un ventre secoué de contractions pour que l'on naisse.

C'était pour bientôt, les fêtes du Bicentenaire, les inaugurations du second septennat, les grands bouleversements de Berlin.

La conscience de toutes ces choses qui nous poussaient dehors nous a rapprochées un temps. Puis la supériorité de Sixtine s'est établie comme chose naturelle, mais elle m'éloignait d'elle à présent. C'était une petite femme talentueuse que David venait chercher à la grille. Et moi, obligée de partager son toit et l'affection de sa mère, je fuyais aussi souvent que je le pouvais.

De nouveaux cours de guitare, un peu de danse dans cette Maison de la Culture qui allait devenir la Coursive à peine deux ans plus tard, et mes deux séances hebdomadaires de psychanalyse. Je rentrais tard, car je savais confusément que dans cette maison, j'allais souffrir.

Et ma crainte s'est réalisée un soir de Novembre. Il était plus de vingt-trois heures quand je suis rentrée dans le salon.

Ils travaillaient tous deux sur une compo à partir d'Ocean Rain de Echo and the Bunnymen , lui à la guitare et elle au piano.

Je peux vous dire qu'à cet instant, j'étais proche de l'apoplexie et pourtant je le savais qu'il aurait tout fait pour l'avoir, Jocko.

Elle avait besoin de progresser et elle savait qu'il était là, à portée...

Et moi, j'expérimentais ce soir-là au plus aigu le refoulement et la dissimulation.

La voir elle, le cheveu lisse et roulé sur l'épaule, en mancherons courts, troublante; et lui, sa tignasse de feu penché sur la Gibson toute noire. Il se passait quelque chose évidemment. Lui était interloqué, mais souriant quand même, et craquant au possible. Elle était gênée...

Je posais ma pauvre Yamaha classique contre le mur, et je les regardais... Ca le faisait rire.

" J'adore cette mode que vous avez de porter de grandes et grosses chaussettes sous vos bottes en daim... Ca a l'air tellement moelleux!

- Ce sont des jambières , Jocko;a dit Sixtine de manière plutôt cinglante.

- Tu n'es pas contente parce qu'Eponine les porte aussi bien que toi..."

Alors il a croisé ses bras sur sa guitare et posé son menton sur ses bras croisés en nous regardant toutes les deux et Sixtine m'a fait signe de venir avec elle dans le couloir...

" Epo, m'a-t-elle alors fait en déballant le grand jeu des trémolos dans la voix; si tu racontes quoique ce soit à David, je suis morte,.

- Qu'est-ce que tu racontes? Et qu'est-ce qu'il fait là, lui?

- Ecoute, c'est le seul qui peut me faire progresser comme ça, musicalement je veux dire. Il m'apporte toutes les partoches que je veux. Il peut même retrouver toutes les mélodies à l'oreille et te les écrire. Et ça aussi bien pour la guitare que pour le clavier. Il est bon...

Mais pour ça je dois consentir quelques sacrifices..."

Alors là c'en était trop.

" Des sacrifices? Ca veut dire quoi au juste? Pour faire de la musique tu acceptes régulièrement des faux pas avec David, rien que pour faire des progrès? Dis ça à quelqu'un d'autre que moi..."

Elle était au bord des larmes et pour la première fois je n'avais pas une once de sympathie pour elle.

" Tu ne comprends pas...

- Bien sûr, je suis complètement bouchée à toutes vos subtilités...

-Promets-moi...

- Oh , ça va, je suis con mais capable de tenir ma langue."

Aussitôt je déboulais dans le salon où Jocko fumait en marchant longuement.

" Peu m'importe, moi, que tu le lui dises, m'a-t-il glissé entre deux nuages

- Tu permets que je sois un peu solidaire de ma copine?

- Oh, c'est beau,ça, une vraie fille d'honneur! Je pourrais avoir une de tes jambières? Quelque chose qui a serré d'aussi près la seule nana probe dans cette ville!

- Non , je sors,et il caille..."

Jamais je n'aurais pu supporter le moindre de leur froissement ou de leur soupir dans cette maison. Le Bogart serait ouvert jusqu'à deux heures. Et puis après, la rue peut-être. Ce ne serait pas la dernière fois que je claque ainsi la porte.

Partir en trombe est une seconde nature chez moi.

Cette nuit-là je voulais écrire. Et me démonter la tête.

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