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Epiphanie à cinq heures de l'après-midi
Dans ce miroir de la cabine d'essayage, elle m'apparaît une fois encore, la réalité de mon corps, aussi crue que cruelle. Cette maigreur absurde et blanche, semée d'auréoles violacées, acnéiques. Je n'ose pas sortir. 

Faut-il vraiment que ce soit moi, là, juste en face, que nous soyons en été, au bord de la mer (où je vis) et qu'il me soit absolument nécessaire de trouver un nouveau maillot?

Juillet 1985. Je suis une adolescente squelettique et morose, à la peau ingrate, qui dois aller à la plage par tradition familiale alors que j'ai honte de moi. J'aimerais cent fois mieux me payer un nouveau walkman, et me calfeutrer dans ma chambre jusqu'à l'hiver. Cet odieux déballage de physiques lisses me donne une franche nausée.

Allons, essayons-en un encore, puisqu'ils m'attendent. Mon grand frère, le gars le plus gentil et le plus blond de la planète et l'aguichant vendeur qui porte impeccablement sa brosse rectiligne et le jean noir très ajusté aux hanches. Aucune raison de complexer, lui, le salopard...

Blanc, avec deux brides noires nouées sur les épaules, il ne cachera pas mes imperfections, mais au moins il est à la mode. Le maillot, pas le vendeur, houlà, c'est que la chaleur monte. Elle est si dense dans cette étuve d'étoffe improvisée, entre ces voiles blancs et lourds, que la glace s'embue. Et dans cette moiteur presque solide, presque palpable, faite de doutes et d'appréhension, un curieux chant s'est élevé;dans un bouquet de pulsations, sur la ligne aride d'un raclement obstiné.

Puis les notes, synthétiques, de plus en plus nombreuses et denses semblent dévaler des escaliers aux quatre coins de mon habitacle vaporeux. Un instant , je me raidis. La suite, je la connais, bien, sûr. Ca fait plus d'un mois que les radios nous matraquent avec ça. Sans doute l'ai-je déjà entendu; mais c'est la première fois que je l'écoute. Et c'est comme un tremblement total de toute cette peau, qu'à l'instant je reniais; et qui se met à vivre toute seule, qui se dresse.

Je suis là, presque dévêtue dans un lieu de passage étouffant, et je demeure, toute ouïe, avide. Une musique tombant du haut-parleur vient de réveiller mon vibrato essentiel, et je sens bien , même si je ne comprends pas un traître mot , ou si peu, que rien ne sera plus jamais pareil après ce moment-là. Qu'il y a dans ces battements, dans ces nappes sonores, dans ces deux voix singulières tout un tas de sentiments urgents qui s'expriment, des bouffées de supplications , sans grand espoir sans doute. Une chanson qui me parle ainsi jusqu'à la fibre et en ce moment même peut-elle être heureuse?

Non, sans doute, mais toute sa texture m'apporte une réponse, que je dois étudier, si je veux avoir un jour une chance de connaître le bonheur.

Oui, le bonheur, rien de moins. Je ne pense pas encore aux satisfactions de la lucidité ou de l'accomplissement. Pour un ado en souffrance, il n'est que le bonheur; et le plus immédiat, et le plus intense. Je sors en titubant, ivre, sonnée , sans la moindre envie qu'on rompe la rêverie qui vient de se tisser autour de moi.

" Alors ça y est? me lance Colin-mon-frère, c'était donc si difficile de faire un choix?
- Non, dis-je avec cette franchise qui n'appartient qu'à moi et qui souvent me rend parfaitement ridicule, j'écoutais la musique.

- Ah, Depeche Mode, lance le vendeur avec un air de connaisseur; cette année ils ont beau remplir les stades, il y a de l'eau dans le gaz..."

Monsieur-le -briseur- d'extase encaisse et emballe, tout en couvant Colin . Il est peut être homo, en tout cas il est pas très sympa.

" Quand on a du talent en réserve, finit par répondre Colin, les petites brouilles n'ont pas beaucoup d'effet..."

Ca c'est mon frère, mon digne frère. Même sans le savoir, il me remonte le moral. Et nous prenons la route de Pontaillac.

Mais même si le soleil hurlant menace d'infliger encore d'autres meurtrissures à ma peau, je suis sûre que ma conscience a trouvé aujourd'hui son refuge, et sa stimulation.

Germaniste en première langue, je n'ai pas encore un anglais assez solide pour happer les paroles; mais j'ai parfaitement, et intimement compris l'imploration de Martin Gore tombée cette après-midi en neige moelleuse sur mes épaules d'ado meurtries.
Tag(s) : #Colin's eyes

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