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Le cargo de Deniel (2)

Pas de famille. Ma mère ne me veut pas, elle m’a toujours rejeté, même sans savoir. La phobie des bonnes gens sait d’instinct, où se porter. Et pourtant je n’ai jamais rien fait, jamais rien dit de mal en sa présence. J’ai juste pensé, éperdument, parce que je souffrais trop de la voir si verticale, si abrupte en face de moi. J’ai dû penser si fort que mes coïts rêvés lui ont implosé dans la bouche et elle s’est détournée en y portant la main. C’est fini. Ils ne me doivent plus rien.

Et moi ? Ce soir je suis fait de ce crachin vaporeux, de ce vent, de ces phares de camion qui balaient les canettes, le bitume et de la vaste nuit qui s’étale sur le dur et le liquide. Deniel est devenu un fantôme sans mourir ; il glisse, pâle, égaré vers l’ossuaire de la base sous-marine. Mille bombardiers ne sauraient atteindre un lieu mort. Il me reste juste un peu de vie dans les oreilles, dans les écouteurs ça crache du rythme et des cordes. C’est vrai, je n’écoute pas non plus la rumeur du Scorff, ni les clapotis ni les grondements de moteurs.
Un cargo c’est un gros truc silencieux qui cache le ciel et la lune, non ? Ça va se dresser comme un vieux château de granit, calme, effrayant, sans fioriture. Mais beaucoup plus illuminé. Et je monterai dedans, et je m’éloignerai de ma vie à son bord.

Il est des tas de gars comme moi, j’en suis sûr, qui dans leur quotidien sont étrangers à eux-mêmes jusqu’à ce qu’ils se révèlent. Ils ont des lieux à eux, qui sont invisibles pour le commun ; où on peut les rencontrer, leur parler, toucher leur peau sensible et pleine de frissons réprimés. Moi j’ai besoin de cet inexprimable contact pour que mon cœur au ralenti se mette à marquer son véritable rythme, pour que mon sang fougueux afflue enfin dans ses canaux sans peur et sans contrainte. Je ne veux pas redouter ces douleurs qui feront naître Deniel à la face du monde. Mais ce n’est pas dans mon bled de zombies que l’accomplissement sera possible.

J’ai pu rêver, pourtant, dans l’enceinte même de mon pauvre collège. Les profs y sont doux et fatigués. Certains, certaines ont des trésors qui s’amoncellent dans leurs sacs ; mais ils se heurtent au vide conventionnel, à la bêtise ; et souvent leur trésor devient une charge épuisante ; ils ne trouvent pas de conscience exaltée pour le déposer un peu. C’est de leur faute, si des bateaux d’absolu germent dans l’imagination des petits Deniel recroquevillés à leur place, c’est grâce à eux si l’on part dans l’ivresse, l’esprit débordant comme celui du poète éternellement vagabond, éternellement jeune…

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des fa
lots !

Le Bateau Ivre… Vingt-cinq strophes, mon vieux ; tu peux y aller Arthur je les sais toutes par cœur. Je n’avais que ça à foutre avant. Bien m’en a pris car c’est Lui qui flotte, là « sous les yeux horribles des pontons ». Il est grand et massif, comme je le voulais. Mes yeux ne se lassent plus d’observer sa silhouette noire et immense, avec quelques flamboiements rouges çà et là dans les rares hublots. Il est flippant à souhait, tu es flippant à souhait, cargo ; exactement comme je te voulais. Et la preuve que tu es mien, c’est que derrière cette mythique pancarte, qui interdit les brelics, les crans d’arrêts et les explosifs aux hommes à quai ; la porte grillée n’est même pas verrouillée, et que je peux m’avancer vers toi.

D’une embrasure rouge sort la tête d’un jeune homme qui me fait signe avec sa lampe torche. J’ai la mienne , je lui réponds ; mais il semble perplexe.

« s’that you, Hurrie ? Brought cigarettes ???
- Ye
ah. » que je réponds brièvement. Trois paquets pleins dans mon sac à dos, décidément j’ai été bien inspiré. Ou j’ai lu trop de romans de marins. Aussitôt je vois par le hublot dégringoler une échelle de corde. Le machin fait bien trois mètres, et je me trouve suspendu entre le béton et le vaisseau qui par moments le heurte sous la houle. Si je tombais, je me retrouverais écrabouillé entre les deux. C’est infiniment bon, là, d’être funambule à ton flanc d’acier et frappé sans relâche par le vent de la nuit.

Tag(s) : #Le cargo de Deniel

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