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Hublême et blotti

Tu grinces sinistrement, cargo ; tes gémissements métalliques ont des stridences d’orgasme ; je gravis tes parois presque aveugles dans un ravissement que je n’avais jamais connu jusqu’alors. Je pourrais rendre l’âme ainsi, sans connaître la suite. Mais les bras qui me hissent m’extirpent aussi de ma rêverie de cascadeur.

« WHO are you ? ». Ils ont l’air mécontent. Et je réalise soudain que ce fameux Hurrie peut-être existe, qu’il est parti leur chercher des clopes et que je viens de prendre sa place. Timidement, je sors deux paquets que l’un d’entre eux m’arrache vigoureusement des mains. Il est très brun, torse nu ; et je ne sais trop quoi répondre, tout à la fascination immédiate qu’il m’inspire. Nos regards se heurtent, le mien perd de sa consistance ; le sien se suspend. « You don’t have the right to stay here ! » fait-il en allumant une de mes cigarettes. Les autres se servent sans me lâcher des yeux.

Ça recommence. Encore un endroit dont je vais me faire éjecter, mais après avoir reçu ma punition semble-t-il. Je tremble de trouille et d’impatience mêlées, tout en soutenant un à un leurs regards embrasés.
« What are we gonna do with him ?
- Hurrie will decide

Ils me font signe de m’asseoir, puis se mettent à fouiller dans mon sac; troisième paquet, I-pod, couteau Suisse, les Illuminations , tout, même mon informe chemise de cours et ma trousse crevée passe entre leurs mains. En leur violente présence, je me dépouille de tout ce qui faisait le Deniel collégien de cet après-midi. J’ai l’impression que ça les fait rire. Ils sont à peine plus vieux que moi, je crois.
« How old are you ?
- Fifteen.
- What are you doing here, you wanker ?
- Just wanted to see the ship…
- And the sailors, also?

-Maybe.»

La tension est palpable. Je ne sais pas de quoi elle est faite. Il suffirait d’un rien pour que je me retrouve le jouet de ces cinq gars qui baissent la tête et serrent les mâchoires autour de moi. J’ai le sentiment confus malgré tout qu’ils n’en sont pas tout à fait libres. Une bouteille circule entre eux et l’alcool pourrait bien désinhiber leurs pulsions contenues ou leurs muscles contractés dans l’atmosphère moite.

« Here He comes ! » lance le brun qui s’est dressé comme un diable à je ne sais quel signe qu’il doit être habitué à percevoir parce que moi j’ai absolument rien remarqué. Mais je suis jaloux : il n’a fallu que quelques secondes pour que le fameux Hurrie monte le long de la coque et se coule par le hublot. Bonnet vissé sur ses tempes rases, un simple débardeur de maille luisante malgré la fraîcheur de la nuit, et un baggy informe qui tombe dangereusement sur ses hanches vertigineuses ; il ne m’en faut guère plus pour être conquis. Mais le brun le retient un instant pour le consulter sur mon sort, apparemment. Hurrie ne dit rien, il m’envoie une ombre de sourire très discrète et à ce moment même, je l’imagine juché sur les rochers d’une plage, en compagnie de ces gars qui font des signes lumineux aux navires, par les nuits voilées, pour les attirer sur les récifs. Un sourire de naufrageur.

Lorsqu’il marche sur moi, je vois mieux son visage. Le nez long, très droit, fragile tracé comme à la règle plonge entre deux yeux d’une clarté insoutenable, les lèvres sont très rouges et seule la mâchoire proéminente et décidée détonne avec la singulière régularité des autres traits.
« Tu t’appelles comment, le môme ?
- Deniel. Deniel Le Mézec. »
Je sais pas pourquoi je décline aussi scrupuleusement mon identité, avec le nom de famille et tout ; comme si j’étais face à un pion qui vient de me surprendre en train de cracher dans les couloirs.
« Un vrai mec d’ici, alors. Ça tombe bien, j’ai rien trouvé d’autre que du poisson en boîte. Pas de clopes, on va taper dans les tiennes. »

Il s’exprime à voix basse, brièvement, en contenant presque entièrement une pointe d’accent anglais. J’aime énormément ce travail qu’il fait sur lui-même pour paraître cinglant.
« On a interdiction de sortir d’ici ; encore plus de recevoir des visites. Je sais pas ce que tu viens foutre à bord ; mais faudra disparaître avant l’aube.
- Pourquoi pas maintenant ?
- Parce que tu partirais sans rien, tiens ! Je suis le seul qui parle français dans la bande, donc le seul qui comprendra ce que tu veux… »

Tag(s) : #Le cargo de Deniel

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